Natacha de Mahieu, la photographe belge qui expose le tourisme de masse

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Par un ingénieux procédé de superposition, la photographe Natacha de Mahieu expose l’impact du tourisme de masse sur les sites pris d’assaut par les foules.

Angkor Vat. Le Macchu Pichu. Les pyramides. Le bois de Hal en période de floraison des jacinthes. Tels de drôles d’oiseaux, les touristes migrent en cercles concentriques d’un continent à l’autre suivant les saisons et les périodes consacrées pour découvrir l’une ou l’autre destination. Lesquelles, ainsi prises d’assaut, perdent non seulement de leur attractivité (difficile de profiter d’un panorama quand on a des dizaines de perches à selfies devant soi) mais voient aussi leur existence même menacée. Au printemps 2019, les couleurs vives des champs de fleurs sauvages en bordure de l’Interstate 15, en Californie, avaient ainsi attiré plus de 50.000 curieux en quelques jours seulement, créant soucis de voisinage et embouteillages et détruisant les fleurs ainsi piétinées au passage. Lors du confinement, les autorités d’Aywaille, en région liégeoise, avaient dû restreindre l’accès au Ninglinspo, dont l’environnement se détériorait au gré des promenades en dehors des sentiers balisés.

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Pour la Bruxelloise Natacha de Mahieu, le déclic est aussi arrivé en pleine période de COVID, alors qu’elle se trouvait en plein périple en vélo à travers l’Eurasie. Un voyage interrompu par la pandémie, mais pas avant que la photographe de 26 ans n’ait eu le temps d’être interpellée par l’attrait de certaines des destinations traversées.

Certains lieux étaient super touristiques, alors même que d’autres, juste à côté et tout aussi beaux, restaient complètement confidentiels. C’était difficile pour moi de comprendre pourquoi des masses de touristes s’agglutinaient dans des zones limitées, comme de sortes de bulles, et puis trois mètres plus loin, on ne croisait plus personne. Quand je suis rentrée, j’ai constaté l’ampleur de ce phénomène sur Instagram, où les photos de voyages semblaient avoir été toutes prises aux mêmes endroits par des gens qui y faisaient les mêmes choses ».

Un constat qui a poussé la jeune femme à mettre sur pied la série « Theatre of Authenticity ».

Soit une juxtaposition de clichés pris à un endroit donné durant une durée déterminée, pour mieux montrer l’impact de la fréquentation sur ces espaces.

Natacha de Mahieu, loin des clichés

« J’avais envie de mettre en lumière le lien entre les réseaux sociaux et le tourisme de masse grâce au recours au time lapse. Même si une fois sur place, on réalise à quel point ces lieux sont fort fréquentés, on ne prend toujours pas conscience de l’impact que cela a sur l’environnement, mais aussi sur notre manière de voyager » souligne Natacha de Mahieu.

Pourquoi ressent-on toujours un tel besoin de poster des photos de nos vacances? Et surtout: est-ce qu’on visiterait ces endroits aussi sans nos smartphones? ».

Des questions qui se veulent ouvertes, et non-jugeantes: « Je ne vois pas mon travail comme une accusation, assure Natacha de Mahieu. Je me vois mal dénoncer un phénomène auquel je participe, parce que je m’inspire aussi des réseaux sociaux pour aller découvrir l’un ou l’autre endroit. Theatre of Authenticity interroge avant tout mes propres pratiques en tant que touriste et que photographe. Mon but n’est pas de porter un jugement, chacun peut se faire sa propre opinion de ce qui est acceptable ou non en voyant mon travail ».

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Dont acte: largement diffusées dans la presse belge et étrangère, les photos de Natacha de Mahieu ont notamment attiré l’attention des responsables de certains parcs naturels. Lesquels, loin de condamner l’image qu’elle donne ainsi de certains lieux de beauté dans le Verdon ou en Ardèche, l’ont enjointe à continuer à exposer la réalité du tourisme de masse. « Certains responsables m’ont contactée en me disant qu’ils étaient ravis de voir ces montages et m’ont demandé d’en faire d’autres. Leur but est de pouvoir utiliser ces photos pour rendre ces lieux moins attrayants et endiguer ainsi le tourisme de masse ».

À condition toutefois que les voyageurs potentiels soient réceptifs au message. « Certains touristes sont déçus qu’il s’agisse de montages, il dise qu’il s’agit de trucages et que donc ce n’est pas du tout crédible. Je conçois que mon travail puisse être confrontant pour certaines personnes, mais il n’est pas plus truqué que les photos que les touristes postent sur Instagram. J’ai pris des plans larges et rajouté certaines personnes en les superposant, alors qu’ils prennent des plans serrés et enlèvent les personnes présentes du cadre. C’est une forme de mise en scène, mais ce n’est certainement pas truqué », assure encore Natacha de Mahieu. Qui, pour sa part, compte bien continuer à voyager, mais de la manière la plus respectueuse de l’environnement et des cultures locales possible.

Pour retrouver l’ensemble de la série Theatre of Authenticity, rendez-vous ici.

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